La Belgique a pris la présidence de l’Union européenne le 1er juillet dernier. A l’heure où l’Europe ressort triomphante de la Coupe du monde de football, le moment est bien choisi pour présenter le premier président permanent du Conseil européen, un homme politique belge néerlandophone à la personnalité complexe. Rappelons-le : Il y a moins d’un an le président du continent était encore totalement inconnu sur la scène internationale. Commençons par le plus compliqué, la prononciation. Pour Rompuy, roulez un peu le R, détachez le O et le M /ɔm/, et surtout attention au UY final qui se prononce /œy/ comme dans "oeil", et non comme dans "Puy" ou dans "oui".
Un personnage atypique qui jongle avec la complexité de son pays
Herman Van Rompuy a vu le jour le 31 octobre 1947 à Etterbeek, dans l’agglomération bruxelloise. Fils d’un professeur en économie, il a commencé par étudier la philosophie avant d’effectuer un doctorat en Sciences économiques à l’Université Catholique de Louvain, en 1971. Eric, frère d’Herman et élu au Parlement flamand, se remémore aujourd’hui cet homme froid mais plein d’humour qui, il y a un demi siècle, connaissait par cœur le nom de tous les présidents du monde. Il était pourtant loin de se douter que son nom allait figurer à son tour sur la liste. Inspiré par John Fitzgerald Kennedy qu’il citait abondamment, Herman Van Rompuy s’est lancé dans la politique il y a 40 ans. Devenu attaché à la Banque Nationale de Belgique en 1972, Il a rejoint en parallèle, et comme son frère, les CVP Jongeren, la branche jeunes du parti devenu aujourd’hui le CD&V (Parti démocrate-chrétien flamand). L’escalade fut rapide. Herman accéda au poste de ministre du Budget, Vice-Premier ministre puis Premier ministre. Martin Kettle, journaliste au quotidien britannique The Guardian, a voué au personnage « des mains qui sont restées propres depuis le début de sa carrière politique ». Catholique convaincu, Van Rompuy s’est aussi affiché en libre penseur. En quête permanente de consensus, l’actuel président du Conseil européen n’a jamais fuit une discussion avec ses détracteurs. Peu avide d’hyper puissance, il aime débattre avec ses quatre enfants des questions difficiles telles que l’avortement, l’euthanasie ou la drogue. Homme de droite, il n’en a pas moins gagné la sympathie de ses opposants. Le quotidien progressiste flamand De Morgen s’est même parfois surpris à vanter les qualités de Herman dont la sœur, Tine, est militante du parti d’extrême gauche PVDA+, et l’homme éprouve pour elle le plus grand respect. Herman Van Rompuy s’est en outre découvert une aisance à établir des liens avec ses homologues wallons. Homme discret mais n’oubliant pas le terrain, il fut présent au coup d’envoi du dernier grand rendez-vous footballistique Anderlecht-Roulers. A cette occasion, comme le rappelle Jan Haerynck, journaliste à Gand pour l’hebdomadaire néerlandais De Groene Amsterdammer, il a été applaudi par l’ensemble des 25 000 spectateurs présents, qui pour les trois quarts d’entre eux étaient francophones.
Bras droit du Premier ministre Jean-Luc Dehaene dans les années 90, il s’est penché jour et nuit sur les problèmes communautaires, déjà préoccupants en Belgique. Et ce n’est pas un hasard si de nombreux accords ont pu être conclus qui grâce à lui : L’homme est bien placé pour comprendre les subtilités belges puisqu’il est domicilié à Rhode-Saint-Genèse, une des communes de Flandre reliant Bruxelles à la Wallonie. On y rencontre un condensé des tensions linguistiques du plat pays. Et c’est dans cette localité à majorité francophone que sa femme, Geertrui Windels, est conseillère néerlandophone dans les bancs de l’opposition. Lorsqu’en 1999 Guy Verhofstadt (Open VLD, droite libérale) forme un gouvernement congédiant les démocrates chrétiens, Herman Van Rompuy mit à profit ses huit ans de traversée du désert. Toujours élu au Parlement belge, il devint silencieux, écouta, observa et analysa le microcosme de la vie politique. Il s’est mis à lire et à écrire bien plus qu’auparavant, composant notamment des haïkus, forme de poésie japonaise dont il est friand. Alors qu’il voyagea et fréquenta assidûment les cercles culturels, André Malraux et Charles de Gaulle devinrent pour lui source d’inspiration. A l’approche des élections législatives de 2007, son parti le mit en avant pour débattre des questions les plus délicates de la campagne aux micros des médias. Les chrétiens démocrates remportèrent les élections, mais une crise sans précédent venant paralyser le pays, c’est à nouveau vers lui que l’on s’est tourné. Et le roi Albert II, impatient de voir se forme un gouvernement serein, lui remit cette fois les clés du 16 rue de la Loi (équivalent du 10 Downing Street au Royaume-Uni). Herman Van Rompuy devint Premier ministre le 30 décembre 2008. Son année aux commandes fut marquée par la stabilité. Si une devise devait lui être attribuée, ce serait celle de « la force tranquille ».
Un homme de l’ombre qui accède à la présidence du Conseil européen
Le 19 novembre 2009, Herman Van Romuy est choisi par les 27 chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne, réunis en conseil à Bruxelles, pour devenir le premier président permanent du Conseil européen à compter du 1er janvier 2010. Les journalistes du monde entier ont alors découvert un homme qui, au micro, bascule sans difficulté du néerlandais au français puis, quand cela s’impose, de l’anglais à l’allemand. Jacques Attali avait affirmé que « quiconque est capable de gouverner la Belgique peut gouverner quoi que ce soit d’autre ». Et comme le dit en substance Jean-Louis Bourlanges, « pour les belges qui sont habitués à la complexité de leur pays, l’Europe est une chose facile ». Qu’Herman Van Rompuy ait été nommé pour tenter d’accorder davantage les 27 pays de l’Union européenne fait peu de mystère. Selon Karel De Gucht, Commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire et ancien ministre des Affaires étrangères belge, « l’homme n’a pas de programme ficelé, mais il a un pouvoir d’autonomie très stimulant. Il est apte à faire réagir la Commission européenne sur des sujets importants ». C’est en particulier son don du consensus qui a séduit les capitales européennes, et notamment Paris et Berlin. Les belges ont observé sa nomination avec fierté mais, le voyant quitter la rue de la Loi, non sans crainte pour la cohésion de leur propre pays. Préférant travailler en coulisses, Van Rompuy s’expose peu médiatiquement. Cette attitude lui a valu quelque incompréhension lors de ses premières apparitions, l’ancien chancelier allemand qualifiant même de « Mister Nobody » cet homme à la nature effacée.
Mais ce manque de visibilité est l’un des secrets de Van Rompuy, lui permettant de revêtir en permanence son rôle favori : celui de négociateur et artisan de compromis. Ses talents de médiateur sont mis en avant par Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, qui évoque « un homme qui a beaucoup réfléchi sur les institutions européennes ». Quant à sa propension à se conformer point par point au Traité de Lisbonne, elle va jusqu’à agacer l’eurodéputé Daniel Cohn Bendit. Les Cent premiers jours d’Herman Van Rompuy à la tête de l’Union européenne ont été qualifiés de « présidence work in progress » par Café Babel. Ils ont été marqués par une attente de reprise économique et des négociations houleuses entourant le soutien financier à Athènes. Pour faire face, le Présidence permanente n’affiche que peu de règles codifiées. Mais bien que le traité de Lisbonne ne soit en vigueur que le 1er décembre dernier, Herman Van Rompuy s’accommode des nouvelles institutions pas encore tout à fait rodées. En préparant et animant les sommets, l’homme a « établi des contacts informels » avec le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, qu’il rencontre toutes les semaines, et avec le Parlement européen, « même s’il n’a pas de comptes à leur rendre ». Herman Van Rompuy a convoqué les deux sommets de la zone euro, point de lancement du sauvetage de la Grèce, puis des pays comme l’Espagne et le Portugal, menacés de contagion. Dans cette optique, il a fait preuve d’efficacité en s’affichant en tant que pacificateur entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.
Un visionnaire qui entend renforcer la place de l’Europe dans le monde
Les six prochains mois annoncent-ils un véritable décollage pour Herman Van Rompuy ? Pour Tony Barber, journaliste au Financial Times, « il a d’ores et déjà étonné l’ensemble du continent par sa maîtrise des affaires économiques ». José-Maria Patino, correspondant à Paris de la radio CadenaSer, et Sabine Verhest, journaliste au quotidien La Libre Belgique, estiment pour leur part que le président bénéficie dès à présent d’un contexte très favorable pour donner plus de relief à sa fonction et à l’Europe. La Belgique a en effet pris la tête de la présidence tournante le 1er juillet dernier, et l’actuel Premier ministre Yves Leterme n’y expédie que les affaires courantes dans l’attente de la formation du prochain gouvernement fédéral. En toile de fond le pays tout entier entend soutenir Herman Van Rompuy quitte, comme le souligne Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libération, à « théoriser sa propre inexistence ». Dans ce contexte la future recomposition ministérielle au plat pays ne soulève aucune inquiétude, les formations traditionnelles y étant pro-européennes. Et comme le rappelle José Manuel Barroso, même la NV-A (la Nouvelle Alliance Flamande de Bart De Wever, grand gagnant du scrutin fédéral du 13 juin dernier) affiche une inclinaison européenne. Paradoxalement, le président du Conseil européen bénéficiera aussi de la relative absence dont font actuellement preuve les principaux pays européens sur la scène du continent. Les dirigeants des pays de l’UE, empêtrés dans des plans d’austérité, sont en effet davantage tournés vers leurs intérêts nationaux. Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Belgique les récentes élections législatives ont précédé des tractations qui ont ou qui doivent achopper de délicates formations de gouvernement. En France, en Allemagne et en Espagne, l’exécutif fait face à une opinion publique particulièrement négative, et en Italie les réformes économiques soulèvent un vent de fronde. Dans ce contexte l’homme entend trouver une fenêtre de tir pour faire exister l’Europe institutionnelle. Van Rompuy aura en premier lieu le champ libre pour réaliser son objectif d’ici la fin de l’année : La mise en place d’une gouvernance économique et budgétaire européenne. Pour se faire, le groupe de travail qu’il a mis sur pied rendra les premières conclusions en octobre, à mi-chemin de la présidence belge.
Ensuite, Herman Van Rompuy verra bien plus loin. Lors d’une conférence à la Haye, organisée par la Commission européenne, l’hebdomadaire néerlandais Elsevier et l’Association des Journalistes Européens le 22 juin dernier, le président du Conseil a pris la parole pour donner sa vision de l’avenir et s’expliquer sur l’impulsion qu’il entend donner. Van Rompuy estime ainsi que l’Union européenne « dont la place dans le monde va s’amoindrir dans les deux à trois prochaines décennies » est dans une « phase pionnière dans la prévention et la gestion des risques ». En citant l’exemple de la Conférence de Copenhague sur le climat de décembre dernier « où Chine et Etats-Unis ont piloté l’accord final » ou le dossier du nucléaire iranien « où le Brésil et la Turquie ont pris les devants », Herman Van Rompuy insiste sur l’influence croissante de diverses puissances au détriment de l’Europe. Pour le président, « aucun pays de l’Union européenne, et pas davantage ceux qualifiés de grands, ne peut jouer seul un rôle décisif sur l’échiquier mondial ». A cette échelle, la réponse à apporter pour préserver les capacités de défense des intérêts et des valeurs de l’Europe « serait de mieux s’organiser dans le cadre de la politique extérieure de l’Union ». La solution ? « Faire prendre conscience aux 27 de l’intérêt commun des pays de l’Union en réduisant les divergences entre Etats membres. Tisser ensuite des liens forts et durables entre l’Union européenne et les grands pays de la planète, tels la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis ». Esquissant ses plans futurs, Herman Van Rompuy n’ oublie pas le chantier de la construction européenne. Il a ainsi entamé une « tournée des Balkans » en Slovénie, en Serbie et en Croatie en appelant à une « coopération pragmatique » et en se félicitant de l’inclinaison de l’ensemble de la région, « tournée vers l’UE et l’OTAN ». L’Union européenne, a-t-il insisté, est la seule qui puisse remédier aux violences au Kosovo. Tout porte lieu à le croire : Herman Van Rompuy n’est pas simplement le « démineur de choc » de la Belgique. Il est aussi le pacificateur du continent.
Photographie : Francis Tilborghs




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