La dichotomie entre minorités agissantes et majorité silencieuse est étudiée depuis longtemps en sociologie. Les rapports entre les personnes déterminées à agir, à influer sur le cours des événements dans le sens qui leur convient d’un coté, et les autres, la grande masse, la majorité, qui, elle, ne se sent pas assez concernée par un sujet particulier pour se mobiliser, sont des notions de base du fonctionnement d’une société humaine.
Cette majorité silencieuse s’appuie souvent sur une minorité dite « dominante », une élite qui représente la majorité et défend ses idées et croyances. A coté de ces deux groupes, on peut aussi en distinguer d’autres, qui regroupent chacun une partie des marginaux du groupe, les minorités dominées, ainsi appelées car si elles ne suivent pas ou refusent les idées et règles de la majorité, elles n’ont pas les moyens de s’y opposer efficacement et de les faire évoluer dans le sens voulu.
Traditionnellement, la communication et l’information dans une société est faite en fonction des règles et idées de la majorité, non par cette dernière, mais par une minorité dominante ou représentative. La majorité, même silencieuse, est donc souvent bien représentée et la structure de la société est faite selon ses vues. Tel est du moins le point de vue classique, tenu par les défenseurs du système social.
Les minorités dominées remettent en cause, bien sûr, ces affirmations. Pour elles, la minorité dominante utilise la légitimité fournie par la majorité pour suivre ses propres objectifs tout en masquant suffisamment ces « trahisons » pour ne pas provoquer l’ire de la majorité qui reste silencieuse.
Un certain nombre de travaux en sociologie viennent à l’appui de cette remise en cause : depuis Machiavel, la littérature abondante et sérieuse vient décortiquer les phénomènes de coercition sur les individus d’un groupe : pression sociale, techniques de discrédit des voix discordantes, utilisation des tendances de soumission à l’ordre sont parfois utilisées pour contraindre les individus – la majorité ? - à adopter un fonctionnement qui n’est pourtant pas dans son inclinaison naturelle.
Par exemple, lors de réunions, le groupe peut faire pression sur chaque individu. Il n’est pas facile de s’élever contre l’avis dominant, ou de donner un avis qui ne soit pas totalement concordant. Les leaders d’un mouvement le savent bien et utilisent certains « trucs » pour piloter le groupe majoritaire et s’assurer qu’il suit la voie tracée : vote à main levée qui oblige les opposants et les éléments indécis à montrer devant tous leur opposition ou indécision, intimidations verbales pour déstabiliser une personne qui voudrait proposer une alternative (parole coupée, utilisation d’un ton sarcastique, attaque « ad hominem » plutôt que réfutation des idées exposées, personne huée, …)
la soumission à l’ordre et aux règles du groupe, même lorsqu’on peut avoir des motifs réels de refus est aussi connue. Les travaux de Stanley Milgram en 1963 ont amplement démontré jusqu’où ces pressions sociales pouvaient mener et comment elles contribuaient à façonner le comportement public majoritaire par la minorité dominante.
Cependant, tous ces moyens coercitifs reposent sur une évidence que le web remet en partie en cause : ces moyens de pressions nécessitent une proximité physique, cette coercition se fait par une pression physique.
Le web 2.0 est en train de changer cet état de fait. Au travers des outils interactifs que proposent les sites web, il est désormais possible d’exprimer son point de vue dans un environnement calme, sûr. La pression physique est impossible sur une personne assise chez elle tranquillement devant son écran d’ordinateur. Ce sentiment de sécurité physique est d’ailleurs encore renforcé par l’utilisation d’un pseudo qui permet de protéger son identité sociale. Le pseudo, l’identité numérique est souvent utilisée pour exprimer un point de vue en toute liberté sans avoir à subir les conséquences de cette expression dans la vie quotidienne.
La majorité est-elle alors toujours aussi silencieuse ?
Dans ce nouveau cadre d’expression qu’est le web 2.0, et avec la facilité qu’il offre d’exprimer un point de vue hors de toute forme de pression sociale, on assiste à une explosion d’expressions certes basiques mais significatives dans le domaine revendicatif ou caritatif : les réseaux sociaux, Facebook en tête, ont en effet très rapidement créé les « groupes » qui permettent de rassembler une multitude de personnes autour d’une idée, d’un projet ou d’un mot d’ordre. Cette participation se fait d’une manière très simple et rapide : adhérer à un groupe ou une cause se fait en un simple clic de souris depuis son profil.
Dès lors, l’adhésion à ces causes se fait parfois de manière massive : le topique « Haïti » sur Facebook renvoie vers une multitude de groupes différents (plus de 500 à ce jours), certains regroupant des centaines de milliers de personnes, plus de 500 000 personnes pour ce groupe, plus de 400 000 personnes pour celui ci. Une page « fan », par exemple, rassemble près de 900 000 personnes.
Nathalie Kosciusko Morizet, personnalité politique ayant une forte présence sur le web 2.0 regroupe près de 40 000 « followers » sur Twitter, est suivie dans plus de 1000 listes (toujours sur Twitter) et plusieurs milliers de fans sur Facebook.
Les internautes semblent en fait de plus en plus utiliser leur identité numérique pour afficher et affirmer leur attachement à certaines causes, à certaines revendications. Et cet affichage se fait plutôt dans un mode positif, du type « j’adhère à telle cause », « je soutiens tel mouvement ». Le dossier de la fermeture de l’usine de fabrication de pneus Continental à Clairoix, par exemple, a engendré une variété de groupes, certains regroupant des milliers de profils Facebook (plus de 6000 personnes dans celui ci).
Il est intéressant de noter que les groupes dont le titre a une résonance négative attirent moins que les autres : comparé au groupe cité ci dessus, dont le titre est « Continental Clairoix en lutte », le groupe intitulé « non à la fermeture de Continental » ne rassemble qu’un peu plus de 1300 personnes.
L’étude de ces groupes au sein des réseaux sociaux met en lumière un autre phénomène engendré par l’importance grandissante du web 2.0 comme moyen d’expression des individus : l’atomisation des groupes de soutien et de revendication. En effet, l’internaute va préférer adhérer au groupe qui lui semble le plus en phase avec sa propre vision des choses plutôt que de rechercher l’effet de masse : l’individu, ou le petit groupe (cf les phénomènes de « grassroot lobbying ») monte en puissance face au phénomène de masse, de majorité.
Le web peut être donc en train de créer deux mouvements nouveaux : d’une part, les individus de la « majorité silencieuse » ne sont plus aussi muets que par le passé ; d’autre part, l’idée même de majorité silencieuse semble reculer au profit de la constitution d’une multiplicité de « minorités » peu actives mais qui expriment publiquement leurs idées et leurs adhésions à diverses causes, souvent dans un mode positif.
Est-ce à dire alors que les phénomènes de minorité agissante et les moyens de coercition vont disparaître ? Peut être pas. D’une part, les petits groupes très structurés et mobilisés existent toujours et agissent fortement sur le web. En effet, les groupes d’activistes, particulièrement actifs dans les dernières décennies (les mouvements en relation avec les événements de mai 68 ont favorisé l’explosion de ce type de groupes et d’expression) , n’ont pas disparu et continuent à monter des opérations parfois spectaculaires (cf les méthodes d’agit-prop d’une association comme Act-Up ou les séquestrations pour faire pression sur une société dans des affaires de licenciements).
Les minorités agissantes ou les individus très motivés ont aussi trouvé des modes d’expression et d’action spécifiques au web (cf l’article de Samuel Morillon sur lesechos.fr) et qui peuvent s’apparenter aux traditionnels moyens de pression physiques. En effet, le trollage, action qui consiste à créer une polémique stérile sur un fil de discussion à propos d’un sujet qui n’a aucun rapport avec le thème initial, le flooding, action qui consiste à saturer un réseau ou un fil de discussion avec un flot de propos ou de données ou l’astroturfing (action qui consiste faire croire à l’apparition d’un mouvement spontané alors que les acteurs sont en fait coordonnés et poursuivent un but bien précis) sont autant de moyens d’empêcher la création d’une communauté intéressée par un sujet donné en provoquant une fuite devant l’avalanche de propos incohérents ou inutilement polémiques ou en trompant les internautes en créant un mouvement dont les objectifs réels sont masqués.
Quelles répercussions sur les processus de veille sur Internet ?
Ces évolutions de paradigmes doivent être pris en considérations dans le cadre de veilles sur Internet ou d’études comportementales des internautes. Deux écueils de dressent sur la route du spécialiste : comment faire le distinguo entre des commentaires d’internautes et des propos de trolls, une opération d’astroturf ou de flooding ? Quel poids peut-on donner à l’intérêt de dizaines de milliers de personnes pour un sujet donné ?
Au delà des sites d’informations traditionnels qui vont donner le point de vue « mainstream » (mais l’est-il encore ?), l’analyse des commentaires dans les forums ou les fils de discussion autour d’un article doit être faite en essayant d’identifier les commentateurs compulsifs qui viennent défendre un point de vue et pas seulement donner un avis. Il s’agira de plus en plus d’analyser non plus seulement les propos tenus mais aussi d’étudier les profils ou pseudos qui les tiennent.
De même, comment analyser les groupes, pages de fans sur Facebook, les « followers » sur Twitter ? L’immense majorité des personnes qui adhèrent à ces groupes ou qui suivent une personne ou un sujet particulier, ne s’expriment pas eux même. Ces phénomènes de masse peuvent donc être pris comme des indicateurs de tendances et être mis en perspective avec les propos tenus sur les mêmes sujets dans les forums et fils de discussion.
La lecture et l’analyse de la richesse du contenu web 2.0 est compliquée et le spécialiste de veille doit donc désormais être très au fait des comportements des internautes sur les outils de réseaux sociaux, de diffusion et de relais d’informations.
Illustration : Alex Milla




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