| Dans le passage de l'idée que l'intelligence économique n'était qu'une mode à celle qu'il s'agit bien plutôt d'un nouveau mode de management lié à l'ère de l'information, les formations ont joué un rôle non négligeable. Travaillant sur les moyen et long termes, elles ont pérennisé leur matière en se condamnant elles-mêmes dès le départ à réussir. Voilà donc expliqué en dix leçons le secret des formations qui durent. Ces leçons sont présentées dans un ordre qui essaye de reprendre le chemin suivi par un étudiant : sélection, cours, stages, vie professionnelle. Clarifier l'approche de l'intelligence économique pour positionner la formation Certes, l'intelligence économique est un état d'esprit. Mais c'est aussi une matière qui fait appel à de nombreux domaines. Car, jusqu'à preuve du contraire, et n'en déplaise à quelques vieux mandarins encore en exercice, l'intelligence n'est pas circonscrite à une discipline ! Faire de l'intelligence économique demande en effet d'avoir des notions de stratégie d'entreprise, de connaître certaines théories et pratiques de communication, de s'intéresser à la géopolitique, de savoir lire un bilan, d'être initié au droit de l'information et de la propriété intellectuelle, de réfléchir à l'économie de l'information, etc. Mais cette richesse ne doit pas se transformer en tour de Babel. Dès lors, une formation en intelligence économique doit positionner les concepts et expliquer les chemins nécessaires existants entre les disciplines. De plus, devant l'offre grandissante, ces formations doivent clarifier leur approche : L'intelligence économique, ensemble d'outils de recherche, de traitement et de distribution de l'information ? L'intelligence économique, re-conception de l'organisation et de ses rapports à son environnement ? L'intelligence économique, arme de guerre économique ? L'intelligence économique, forme de veille stratégique enrichie par les NTIC ? Dans un contexte de multiplication des offres de formation, suscitée par l'engouement pour l'intelligence économique, seules les formations dont le positionnement repose sur un concept clair survivront. Sélectionner l'ouverture d'esprit et le "melting pot" Au delà de l'aspect financier, qui n'est malheureusement pas propre aux formations en intelligence économique, la sélection des étudiants se fait sur des qualités bien spécifiques : capacité d'écoute, grande curiosité, passion pour la stratégie, remise en question, culture réseau, etc. Un étudiant se recrute ainsi en considérant ce qu'il peut, ce qu'il veut, ce qu'il est : - Ce qu'il peut : sa capacité intellectuelle à s'approprier la formation originale à laquelle il postule. Cette capacité est partiellement attestée par les diplômes antérieurs acquis. Elle peut être vérifiée dans le cadre d'un entretien.
- Ce qu'il veut : son projet professionnel et plus généralement sa motivation. Si la traditionnelle lettre de motivation est parfois un aveu simple de non-motivation, la lettre de motivation bien écrite ne peut être que la " mise en bouche " d'un entretien où le candidat doit convaincre. Sur ce point, même des spécialistes de l'intelligence économique peuvent se faire bluffer...
- Ce qu'il est : sa personnalité, son caractère et en particulier l'ouverture d'esprit qui lui permettra d'assimiler des concepts nouveaux ( donc dérangeants ), qui aiguillonnera sa curiosité, qui favorisera son intégration dans le groupe.
Enfin, à la différence de nombreuses formations thématiques, une promotion d'étudiants en intelligence économique gagne à être un genre de " melting pot " dans lequel se côtoient des personnes en formation initiale et formation continue, aux diplômes divers, aux origines géographiques variées. Réussie, cette " alchimie " forme une redoutable intelligence collective. De ce point de vue, l'intelligence économique va à l'encontre des racismes en tous genres. Jouer la double compétence Comment former des spécialistes de l'intelligence économique ? Les avis sont partagés. Certains praticiens ne croient qu'à l'expérience acquise sur le terrain. Elle est indispensable. Mais on sait combien la pression des activités opérationnelles est prenante et laisse peu de temps à l'intégration et au mûrissement de nouveaux concepts, démarche d'apprentissage indispensable dans un domaine comme l'intelligence économique (qui fait d'ailleurs l'objet d'une activité de recherche croissante). D'autres analystes accordent leur préférence à une succession de cycles de formation courts ciblés, au fur et à mesure de l'apparition des besoins. Une logique tout à fait adaptée à la formation continue. Quant aux formations initiales, elles sont en mesure de former des spécialistes de l'intelligence économique à condition de jouer la carte de la double compétence. Double compétence des étudiants, que l'on forme à l'intelligence économique en complément d'une formation supérieure solide, (équivalent à la maîtrise) : documentation, gestion, économie, géographie, sciences politiques, droit, ingénieur. Mais double compétence également du corps pédagogique, qui doit associer des enseignants-chercheurs professionnels et des intervenants praticiens afin d'articuler la réflexion théorique avec la méthodologie et la pratique de terrain Ne pas brader la formation intellectuelle La plupart des formations en intelligence économique (DEA, DESS, Mastère) se situent au minimum à Bac + 5. A ce niveau d'étude, la plupart des étudiants en formation initiale désirent passer rapidement à une certaine forme d'action pratique. Légitime, cette insistance n'est pas sans risque. Car trop insister sur les outils au détriment de la théorie reviendrait à former des spécialistes à durée de vie limitée. Comprenons les néanmoins. Depuis leur entrée en sixième, ces étudiants n'ont pas cessé de suivre des cours. Ceux qui ont intégré l'université ont le sentiment d'avoir suivi trop de cours " théoriques ". Le qualificatif " théorique " associé à un enseignement devient une marque de mépris aussi sûrement que celui de " commerciale " pour la production musicale d'un artiste. Ce qui revient à jeter le bébé [la formation de l'esprit] avec l'eau du bain [l'absence d'efforts pédagogiques pour la rendre stimulante]. Les évaluations des enseignements réalisées chaque année en témoignent : quelle qu'en soit la nécessité, quels que soient les efforts pédagogiques consentis par l'enseignant, les enseignements fondamentaux sont toujours plus sévèrement jugés. Dur métier ! Les étudiants sont ici victimes du mirage du court terme, de la productivité immédiate. Ils souhaitent une sorte de " retour sur investissement en formation " en temps réel, ce qu'autorise rarement la formation aux concepts dont l'action est plus profonde. Pourtant, cette formation à l'analyse et à la synthèse, à la complexité, à la systémique, à l'intelligence collective, au réseau, à la pertinence, à l'incertitude ou à la stratégie... est essentielle. Former aux nouvelles technologies L'apprentissage des nouvelles technologies et en particulier des outils de recherche et de traitement de l'information est une attente forte des étudiants en intelligence économique comme des entreprises qui les accueillent. A l'ère d'internet, quels étudiants ne rêvent pas de moteurs de recherche, de méta-moteurs, d'Intranet, de groupware et de systèmes experts en tous genres. La séduction opérée par l'outil informatisé est d'autant plus redoutable que, bien enseigné, celui-ci apporte assez rapidement à l'étudiant de base un premier savoir-faire exploitable qui le valorise et le sécurise. L'acquisition d'un bagage minimal dans ce domaine est indispensable. On ne conçoit plus de mettre à disposition des entreprises des diplômés ignares ou craintifs devant la perspective de manier ces outils. Et de ce point de vue, un gros travail reste à accomplir dans un monde où l'ignorance de l'informatique est un vrai handicap. Or, force est de constater chaque année le faible niveau moyen des étudiants et le faible taux d'équipement. Les formations qui proposent un ordinateur par étudiant sont rares. Et celles qui proposent de mettre l'outil à sa véritable place encore plus... ... car l'intelligence économique n'est pas réductible au maniement d'outils, si perfectionnés soient-ils. L'aptitude à trouver une information sur Internet ne présume en rien de la capacité intellectuelle d'en tirer la substantifique moelle. Il n'est que de voir l'aisance avec laquelle nos étudiants dégainent leurs calculatrices, et leur difficulté à interpréter le résultat obtenu, voire à formuler le problème ! Et puis rien ne dit que l'information pertinente soit nécessairement sur internet. Car il ne faut pas confondre source et outil, stratégie de renseignement et collecte d'informations. Accélérateur de recherche, assistant au traitement et à la diffusion, l'outil soulage l'homme de certaines tâches, mais ne le dispense pas de penser. Car comme l'a si bien dit le philosophe Alain : " la fonction de penser ne se délègue point. " Faire de l'entreprise un atout maître Bien entendu, une formation à l'intelligence économique ne se conçoit pas sans les acteurs de l'entreprise : - Lors de l'élaboration du projet de formation, pour en vérifier la pertinence opérationnelle et lui accorder son soutien, quelle qu'en soit la forme ;
- A l'occasion du recrutement des étudiants, afin d'apprécier les candidatures avec un regard différent et complémentaire de celui des enseignants ;
- Dans le cadre d'interventions professionnalisées et d'ateliers, pour transmettre leur expérience pratique ;
- Sous la forme de missions en entreprises, qu'elles prennent ou non la forme traditionnelle du stage.
Cette dernière forme de participation joue sans doute le rôle essentiel lorsque la formation est sur ses rails. De la réussite du stage dépend dans une bonne mesure, non seulement l'obtention du diplôme, mais souvent l'avenir professionnel de l'étudiant : certains stages conduisent directement à l'embauche ; le plus souvent, ils constituent de précieuses " cartes de visites ". Il n'en reste pas moins qu'un stage, même long, ne saurait se substituer à toute une formation. Nombre d'étudiants seraient ainsi surpris d'entendre leurs tuteurs regretter lors des délibérations du jury le manque de regard critique, de hauteur intellectuelle du stagiaire sur l'entreprise. Enfin, au terme d'un stage, un étudiant n'a pas connu la réalité de l'Entreprise, mais d'UNE entreprise. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Développer la réactivité en distillant l'incertitude La plupart des formations suivent un rythme régulier, adapté à l'idée de progression pédagogique de l'enseignement. Qu'on le veuille ou non, il en résulte une sorte de routine, d'accoutumance lénifiante située aux antipodes du quotidien probable d'un chargé d'intelligence économique. Si une formation à l'intelligence économique doit être pédagogiquement structurée autour du concept qui la fonde, le déroulement des cours et des interventions doit habituer les étudiants à réagir rapidement à toutes sortes de changements. L'animateur pédagogique veillera donc à introduire des changements de rythmes (irrégularité des horaires et des jours d'intervention), des ruptures (traitement immédiat de cas d'actualité, changements de dernière minute), des facteurs d'incertitude (éventualité d'un contrôle dans une matière non précisée, mise hors circuit du réseau Intranet ) dont la vertu pédagogique doit être expliquée aux étudiants... s'ils ne l'ont pas compris d'eux-mêmes. Enseigner et pratiquer le réseau Par vocation, une formation à l'intelligence économique (équipe enseignante et étudiants) est un espace privilégié pour l'enseignement et la pratique de réseaux (physiques, scientifiques, économiques...) dont l'utilité dans une démarche d'intelligence économique est de mieux en mieux admise, à défaut de toujours bien mesurer leur portée stratégique. Et oui, la stratégie réseau s'enseigne ! Manager les enseignants et les étudiants en réseau, c'est aller au delà de la seule association des diplômés, répertoriés dans un annuaire et réunis une fois l'an pour une grand messe conviviale. Il s'agit de construire une véritable connivence sur la matière première relationnelle constituée par l'ensemble (enseignants-étudiants-diplômés), connivence appuyée sur un projet partagé de réseau, sur une culture commune émergente, sur un intérêt professionnel collectif à moyen terme. Dans ce réseau, la relation enseignant-étudiant-diplômé doit devenir une relation d'implication mutuelle, de " prenant-prenant " formatif, d'apprentissage rétroactif. L'Intranet est à ce niveau un outil très intéressant. Jouer la carte du temps Situé au coeur de l'intelligence économique, le temps est naturellement au coeur des formations qui lui sont dédiées. Trois temps au moins peuvent être considérés : - le temps nécessaire aux apprentissages : conceptuel, méthodologique, pratique et relationnel. Il est difficilement compressible sans nuire à la qualité de la formation.
- le temps de l'enracinement du réseau : il s'étend sur plusieurs années, période nécessaire pour affirmer la notoriété de la formation, nouer des liens solides et prolifiques avec les entreprises, permettre au réseau des diplômés d'atteindre la masse critique qui lui donne une capacité d'action réticulaire...
- le temps de l'adaptation : c'est le moment où toute formation doit réaliser l'analyse critique de sa pertinence. Le système universitaire impose son rythme de réhabilitation des diplômes tous les quatre ans, avec une liberté d'adaptation à la marge au bout de deux ans. Ce n'est pas le rythme d'évolution de l'intelligence économique. Aux formateurs d'être, ainsi qu'ils l'enseignent, prospectifs, réactifs, proactifs.
Vivre l'intelligence économique et rester Zen Les bonnes formations à l'intelligence économique sont calibrées pour ne pas êtres de tout repos. Leur thématique les amène tout naturellement à flirter avec le renseignement, l'information grise, l'incertitude, la désinformation, les agressions déloyales qu'il faut connaître pour s'en protéger... Autant de domaines qui, si l'on n'y prend pas garde, risquent de faire basculer tout un groupe dans une sorte de paranoïa qui ravirait Andy Groove* . Ajoutez à ce cocktail déjà explosif les efforts suggérés afin de développer la réactivité des étudiants, la constitution de promotions à dessein hétérogènes managées en réseau, l'envie de passer à l'action des étudiants, l'évolution rapide du domaine et les ajustements fréquents qu'ils requièrent de la part des formateurs, et vous obtenez des promotions qui phagocytent l'énergie et la disponibilité de leurs maîtres. Alors, un seul message : " KEEP COOL ! " Christian Marcon & Nicolas Moinet |